« L’essence des Arts Martiaux ne repose ni dans la force, ni dans la technique, mais gît au plus profond de chaque être humain, aussi dépourvu de capacités soit-il … »

ITO TENZEN TADANARI



lundi 28 novembre 2011

Conte : L'étrange technique du chat

Voici une histoire qui permettra de mieux comprendre la tactique et la stratégie en Taï-Do.

L'ÉTRANGE TECHNIQUE DU CHAT

De tout temps, on a considéré que le chat, dans sa puissance féline à l'apparence ensommeillée, symbolisait à la perfection l'esprit des Arts Martiaux. Dans l'anecdote suivante, l'auteur utilise une parabole dans laquelle un vieux chat représente l'esprit véritable du Budo.

…Il y a longtemps, vivait un expert dans l'art du katana nommé Shoken. Un rat énorme courait nuit et jour dans sa maison, sans qu'il parvienne à l'attraper. Il ferma toutes les portes pour permettre à son chat de lui casser les reins ; toutefois, lorsque celui-ci bondit sur le rat, il se fit griffer férocement le museau et s'enfuit en miaulant. Shoken, surpris, fit alors venir tous les matous du village, chasseurs de rats professionnels. Il les enferma dans la pièce où se trouvait le rat ; mais dès qu'un s'approchait un peu trop près, le rat bondissait, lui griffait le museau et le mettait en fuite. Etonné, Shoken dit à son domestique : " J'ai entendu parler d'un excellent chasseur de rats dans le voisinage ; va donc l'emprunter à ses propriétaires. "
On fit venir le vieux chat en question : l'air endormi et complètement ahuri, il ne semblait nullement en état de combattre l'énorme rat. On le mit dans la même pièce ; le rat, en le voyant, parut rassuré ; il n'y prit point garde ; et c'est ce qu'espérait notre matou ; subitement, il bondit sur le rat et d'un coup de dent, lui trancha la gorge.
Ce soir-là, tous les chats se réunirent dans le grenier de Shoken ; ils cédèrent la place d'honneur au héros du jour puis lui dirent : " Nous pensions, jusqu'à ce jour, être d'excellents chasseurs de rats, car depuis des années, nous nous entraînons à les capturer ; pourtant, nous avons tous échoué cette fois-ci ; vous seul en avez débarrassé la maison en un clin d'œil ; quel est donc votre secret ? "
Le vieux chat sourit et dit : " Vous êtes tous des freluquets ; malgré tous vos efforts, vous n'êtes habitués qu'à un seul genre d'adversaire ; c'est à cause de cela que vous ne savez vous y prendre lorsque vous en rencontrez un qui diffère des autres ; racontez-moi un peu l'entraînement que vous avez reçu ? "
Un chat noir prit le premier la parole : " Né dans une famille experte en chasseurs de rats, je me suis entraîné à bondir le plus haut et le plus rapidement possible ; je n'avais jamais manqué un seul rat jusqu'à ce jour ". Le vieux rat sourit et répliqua : " Je vois ; dans l'art de la capture du rat, vous n'avez retenu que celui du saut ; mon vieux maître, autrefois, m'enseigna cet art, mais il exigeait que je m'applique à l'étude du principe intégral ; vous ne tentez que d'appliquer une petite partie de ce principe, d'où votre échec ; allez au fond des choses, et vous maîtriserez cet esprit ".
Un gros chat, semblable à un tigre, dit d'un ton sûr : " Pendant qu'il était important de maîtriser cet esprit, j'appris à saisir un rat sous mes pattes, et à ne jamais le laisser s'enfuir ; j'en attrapai ainsi un très grand nombre. Dans le cas présent, cependant, le gros rat s'enfuit sans que je parvienne à le saisir ; pourquoi cela ? ".  Le vieux chat répliqua :   " Parce que ce que vous avez surtout maîtrisé, c'est l'orgueil d'être toujours victorieux ; si l'on s'efforce de tuer l'ennemi, il en fera de même ; si on le poursuit, il en fera de même ; si on le combat, il vous combattra ; c'est là le fruit d'une illusion que de penser que votre ennemi sera toujours plus faible que vous ; croire ainsi que l'on a maîtrisé l'esprit " Budo " n'est qu'un illusion ; on ne peut comparer le courant normal de la rivière au courant temporaire de son flot. Vous vous reposez sur votre force parce que vous êtes toujours victorieux ; mais que se passe-t-il si vous rencontrez un ennemi plus fort que vous ? Ne connaissez vous pas l'expression " avoir le courage d'un rat acculé " ? Un rat dans cette situation attaque desepérément, il ne s'appuie plus que sur lui-même ; pour mieux sauver sa vie, il n'y prend pas garde et oublie tout le reste ; de tels rats, vous ne pourrez jamais les attraper ".
Vint ensuite le tour d'un petit chat gris, qui dit, d'une voix paisible : " Je me suis entraîné sévèrement, en insistant sur l'aspect mental ; je ne suis pas orgueilleux et n'aime point me battre ; si mon ennemi est plus fort que moi, je ne le suis pas ; ainsi, même un gros rat ne peut être mon ennemi ; malgré cela, je n'ai réussi ni à attraper le rat d'aujourd'hui, ni à devenir ami avec lui, je n'en ai jamais vu de pareil ". Le vieux chat répliqua : " Le terme amical que vous utilisez n'est pas naturel ; comme vous désirez éviter l'attaque de votre ennemi, il est parfaitement conscient de cette intention ; si vous tentez quelque chose intentionnellement, comment pouvez-vous parler de naturel ? Ce que vous avez appris est donc parfaitement inutile. Supposions que vous obteniez le respect de votre ennemi ; maintenant, il vous attaque ; vous vous trouvez alors sans aucun moyen de défense. J'ai connu un chat vivant dans le voisinage. Semblable à une momie, il dormait tout le jour ; personne ne le vit jamais chasser de rats ; et pourtant, quel que soit le lieu où il se trouvait, nous ne trouvions jamais trace de rats autour de lui ! Vivement intrigué, je lui rendis visite et lui demandai son secret ; il ne répondit pas ; je lui répétai ma question à quatre reprises, en vain. En vérité, il ne savait que me répondre. Celui qui sait tout n'a plus rien à dire. Le chat en question oubliait lui-même et toute chose ; je n'ai jamais pu l'égaler ".
Shoken, l'expert en sabre, avait participé à cette soirée. Plein d'admiration pour le vieux chat, il lui dit : " Voilà bien longtemps que je m'entraîne vigoureusement à la pratique du katana ; malheureusement, je ne suis jamais parvenu à en maîtriser la technique et l'esprit ; ce soir, toutefois, en vous entendant, je crois avoir compris quelque chose, mais dites m'en davantage ". Le vieux chat soupira : " Je suis un animal vivant de rats ; comment pourrais-je comprendre les affaires humaines ? Je crois que, dans les Arts Martiaux, on ne doit pas considérer la victoire seule ; dans n'importe quelle occasion, un homme doit savoir comment vivre et mourir ; c'est ce que chaque pratiquant doit apprendre ; si vous voulez résoudre en vous ce problème, vous ne devez avoir aucun doute ni préjudice ; soyez calme et libre, et vous resterez prêt à faire face à n'importe quelle situation. Supposons que vous combattiez votre ennemi ; dans un tel cas, vous ne vous sentez pas " libre ". Comment pouvez-vous combattre " proprement " votre ennemi ? Si vous êtes victorieux, c'est une victoire d'homme aveugle car votre esprit n'a aucune consistance ; si vous adhérez mentalement à quelque chose, vous n'êtes toujours pas libre ; si vous êtes trop fort, vous êtes incapable de combattre ! Vous devez être suffisamment libre pour pouvoir affronter l'adversaire n'importe quand. En bref, dans votre esprit, il ne doit pas y avoir d'ennemi, il ne doit pas y avoir de " moi ". Désormais, soyez toujours prêt, quoi qu'il arrive. Grande sera ma joie si vous parvenez à comprendre que l'essence des Arts Martiaux ne repose ni dans la force, ni dans la technique, mais gît au plus profond de chaque homme, aussi dépourvu de capacités soit-il ".
L'auteur de cette histoire est Ito Tenzen Tadanari, frère aîné du célèbre Ono Jiroemon Tada-aki, créateur de la grande école de Ono.

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